Marlyse Pietri

marlyse pietri portrait

28. Preisverleihung 2017
der Stiftung Dr. J. E. Brandenberger
am 11. November 2017 in Genf

2017 geht der Preis der Stiftung Dr. J.E. Brandenberger an Marlyse Pietri, Gründerin von Editions Zoé in Genf.

 
 
LEBENSLANGE LEIDENSCHAFT FÜR LITERATURAUSTAUSCH ÜBER DIE SPRACHGRENZEN

Der mit 200'000 Franken dotierte Preis der Stiftung Dr. J.E. Brandenberger wurde dieses Jahr in Würdigung ihres lebenslangen verlegerischen Engagements für die Sprach- und Landesgrenzen überschreitende Vermittlung von Schweizer Literatur an die Genferin Marlyse Pietri verliehen.

1975 gründete die Übersetzerin und Historikerin Marlyse Pietri zusammen mit drei Mitstreiterinnen und spärlichen Mittel den Verlag Editions Zoé im Keller eines Wohnhauses. Die zweisprachig aufgewachsene Marlyse Pietri wollte nach Lehr- und Wanderjahren in Deutschland, England, Mexiko und den USA und nach fünfjähriger Tätigkeit als Assistentin von Professor Jean-François Bergier ein Haus für Übersetzungen und Verbreitung von Schweizer Literatur gründen. Sie hat sich als Wegbereiterin für die Schweizer Literatur in Frankreich grosse Verdienste erworben und auch mit der «collection CH» den zeitgenössischen italienischen, romanischen und deutschsprachigen Autoren in der Romandie und in Frankreich den Weg geebnet. Auch die Promotion klassischer und junger Autoren aus der Romandie waren ihr ein grosses Anliegen. Literatur ist ein wesentlicher Beitrag zur gegenseitigen Verständigung zwischen den Landesteilen, zwischen Menschen aus verschiedenen Sprachregionen der Schweiz. In 36 Jahren sind bei Edition Zoé über 1000 Titel erschienen.
Es ist die Leidenschaft für Bücher-, Sprache- und Kulturaustausch, die Marlyse Pietri stets antrieb und ihr Enthusiasmus reichte von der Auswahl von Manuskripten, Übersetzung, Korrektur, Druck bis zur Verteilung. Fast dreissig Jahre lang führte sie den Verlag und gab 2011 die Leitung an Caroline Couteau weiter, ist aber bis heute mit der Weiterführung gewisser Aufgaben mit dem Verlag verbunden.
Der Preis der Stiftung Dr. J.E. Brandenberger wurde Marlyse Pietri am 11. November 2017 in Genf verliehen.

 

 

Eröffnungsansprache

Stiftungsratspräsident Carlo Schmid-Sutter

carlo schmid sutter

Je suis heureux de vous accueillir aujourd'hui à Genève pour honorer une personne qui, selon l‘avis de la Commission des Prix et du Conseil de la Fondation Dr J. E. Brandenberger, a apporté une contribution exceptionnelle à la compréhension mutuelle entre la Suisse romande et la Suisse alémanique. Le Conseil de Fondation est heureux de décerner le Prix de la Fondation Dr J. E. Brandenberger 2017 à Mme Pietri.

Nous remettons aujourd’hui pour la vingt-huitième fois ce Prix d'une valeur de CHF 200'000.-. Au début de cette cérémonie de remise de prix, permettez-moi de vous présenter brièvement la Fondation.

Selon ses dispositions testamentaires du 9 décembre 1965, Mme Irma Marthe Brandenberger, décédée le 28 juillet 1986, a créé une fondation sous le nom de Fondation Dr J. E. Brandenberger, inventeur de la cellophane.

Son père, M. Jacques Edwin Brandenberger, né le 19 septembre 1872, s’était rendu célèbre en tant que chimiste grâce à différentes inventions, notamment celle de la feuille de viscose, ou « cellophane ». Il avait lui–même commercialisé son invention qu’il devait exploiter par la suite dans sa société La Cellophane S.A., sise en France.

Mme Irma Marthe Brandenberger, ayant été marqué par l’exemple de son père et s’étant profondément investie dans des activités d’intérêt public, a consacré l’ensemble de sa succession à la Fondation après avoir procédé à un nombre imposant de legs.

L’idée directrice de notre Fondation est de récompenser – indépendamment du sexe, de la religion ou de l’appartenance politique du bénéficiaire – des travaux particuliers dans le domaine des sciences physiques ou naturelles, des lettres et du travail social, et dans tout ce qui a trait à la promotion et au maintien de la culture humanitaire ainsi qu’à l’amélioration du niveau de vie.

Au cours des vingt-sept dernières années, la Fondation a honoré un certain nombre de personnalités hors du commun en reconnaissance de leurs réalisations pour la préservation et l'amélioration des conditions de vie par leurs contributions dans les domaines des sciences naturelles, de la technique, de l'économie, de la sociologie mais également de la recherche des risques, de l'éducation et de la création d‘opportunités d'emplois dans un contexte très difficile. Nous avons pu honorer des personnalités qui ont créé des possibilités de communication, que ce soit pour le transport de marchandises, pour la transmission et le traitement d'informations ou encore par la création d'œuvres culturelles dans les domaines de la littérature, de la musique, du cinéma ou du théâtre. Ici, à Genève, je suis particulièrement heureux de mentionner que nous avons également eu le privilège d'honorer des personnalités engagées dans le respect des Droits de l'Homme et dans le maintien de la paix et de la sécurité dans le monde. Parmi les lauréats, je souhaite la bienvenue à M. Cornelio Sommaruga, Mme Susanna Fankhauser-Perez de Leon, M. François Höpflinger, M. Walter J. Ammann et Mme Heidi Tagliavini. Votre présence nous honore.

Le fait que des représentants de la la Confédération, de la République et Canton de Genève, ainsi que de la Ville de Genève soient présents est pour nous un honneur. Je salue en particulier la Directrice de l'Office fédéral de la culture, Mme l‘ancienne Conseillère d'Etat Isabelle Chassot, Madame Anne Emery - Torracinta, Conseillère d’Etat chargée du Département de l'administration publique, de la culture et des sports ainsi que M. Sami Kanaan, Conseiller administratif de la ville de Genève, responsable du Département de la culture et du sport. Je souhaite également la bienvenue au représentant de la Fondation ch. Votre présence doit être interprétée non seulement comme un signe de respect à l’œuvre de vie remarquable de la lauréate, mais également comme la confirmation que son travail est d'une grande importance pour notre société : elle a promu la compréhension entre les communautés linguistiques et culturelles du pays. Au nom du Conseil de Fondation et de la Commission des Prix, je vous souhaite à vous tous la bienvenue à cette cérémonie, que vous soyez collaborateurs de Marlyse Pietri, auteurs dont les œuvres ont été supervisées et publiées par Marlyse Pietri, parents ou amis de la lauréate.

Une salutation spéciale va aux deux laudateurs : Peter Utz et Isabelle Rüf. Peter Utz est professeur ordinaire de littérature allemande moderne à l'Université de Lausanne depuis 1987. Ses activités d'enseignement, de recherche et d'édition ont porté sur Robert Walser, qui est également l’un des focus du travail d'édition de Marlyse Pietri. Il se consacre également à l'exploration de la traduction littéraire, instrument permettant à la littérature de surmonter les barrières linguistiques, l'une des préoccupations majeures de Marlyse Pietri.

L’on trouve également aisément des points de rapprochement entre le travail d‘Isabelle Rüf et celui de Marlyse Pietri : Isabelle Rüf, licenciée en sciences humaines de l’Université de Paris Sorbonne, est connue comme journaliste littéraire travaillant pour les départements éditoriaux culturels de L'Hebdo, d‘Espace 2 et du Temps. Elle est également une traductrice littéraire reconnue. Elle se consacre en particulier à la traduction d'œuvres de Matthias Zschokke, activité qui la rapproche de Marlyse Pietri et des Editions Zoé. Nous attendons avec impatience les présentations de Peter Utz et d‘Isabelle Rüf.

 

 

Laudatio

Prof. Dr. Peter Utz

peter utz

Pour mettre en évidence tout ce que Marlyse Pietri a entrepris et accompli dans sa longue activité d’éditrice, une seule personne ne suffit pas, et de loin. Pour honorer cette personnalité unique, il faut se mettre au moins à deux. Il ne s’agit pas seulement du nombre de livres qu’elle a publiés depuis 1975 dans sa maison d’édition Zoé. Si l’on veut rendre hommage en particulier à son engagement pour les échanges littéraires, il faut en considérer deux volets : le paysage littéraire du départ, et le terrain culturel d’arrivée. En Suisse, ces paysages sont particulièrement bigarrés et compliqués, mais d’autant plus riches. Car les livres écrits à Fribourg, à Niederbipp, à Berne ou au Toggenburg sont édités, par exemple, à Zurich. Il faut des yeux avertis et attentifs pour repérer ceux qui peuvent intéresser le lecteur francophone. Alors, ils sont traduits quelque part ailleurs en Suisse et édités en Suisse romande, bien souvent à Carouge, chez Zoé. De là, ils cherchent leurs lecteurs en Suisse romande, mais également bien au-delà, dans toute cette francophonie dont la porte d’entrée presque incontournable est encore et toujours Paris. C’est donc un double transfert que nous devons évoquer aujourd’hui, si nous voulons mettre en évidence les mérites de la lauréate. Et c’est pourquoi je me suis associé avec Isabelle Rüf, fine observatrice du monde littéraire francophone et traductrice elle-même. Elle va pouvoir rendre compte mieux que personne de cette culture d’arrivée que Marlyse Pietri a tellement enrichie.

De mon côté, je ne peux que brièvement et par quelques exemples évoquer comment les innombrables trajets de Marlyse Pietri entre Genève et Zürich, par exemple, ont marqué les échanges littéraires entre la Suisse alémanique et la Suisse romande jusqu’à aujourd’hui. Quand on croise l’éditrice dans le train, elle a toujours un livre ouvert et plusieurs autres dans son sac ; elle est d’abord une lectrice assidue, curieuse et critique. Elle suit l’actualité littéraire germanophone en permanence, lit les journaux, assiste aux lectures, visite les foires. C’est de la sorte qu’elle tombe dans les années 1970 sur Nicolas Meienberg, cet écrivain-journaliste engagé, qui, avec sa plume élégante, trempé dans l’ironie amère, remue les plaies mal cicatrisées de la Suisse contemporaine. En 1977, Zoé publie les Reportages en Suisse, et, par la suite, l’intégralité de son œuvre. Quand je suis arrivé à Lausanne en 1981 pour m’y installer, j’ai pu constater que, grâce aux éditions Zoé, Meienberg, qui m’avait fait forte impression pendant mes études à Berne, était déjà là. Depuis, il a gardé dans la mémoire collective romande une place importante qu’il n’a peut-être même plus en Suisse alémanique où les cheveux de certaines têtes grisonnantes se hérissent encore de nos jours quand on évoque son nom.

Il en va tout autrement pour un autre écrivain que je veux évoquer parmi ceux que Marlyse Pietri a fait connaître au public francophone : la voix calme, retenue, mais d’autant plus mélodieuse de l’écrivain Gerhard Meier. De son village de Niederbipp dans la campagne soleuroise, il a scruté tout un univers ; un des meilleurs exemples de la façon dont le local peut devenir l’universel par une transformation littéraire. C’est pourquoi il fallait le faire entendre également en français. Mais cela n’allait pas de soi. Il fallait des passeurs munis d’autant de passion que de patience. Là encore, Marlyse Pietri s’est engagée à fond pour l’auteur tout comme pour l’œuvre qu’elle a publiée presque dans son intégralité. L’exemple de Meier le démontre : une fois qu’elle est convaincue de la qualité d’un auteur, elle sait en convaincre les autres. Et elle va le suivre dans ses hauts et ses bas ; un engagement infaillible qui fait abstraction de l’investissement en temps et en moyens financiers.

Les nombreux auteurs romands qu’elle a publiés pourraient témoigner de cet engagement inconditionnel de l’éditrice pour « ses » auteurs. Mais je ne peux pas en faire état ici, où il s’agit de mettre en évidence ses énormes efforts pour les auteurs alémaniques. Elle les a également fait « siens ». Mais pour cela, elle a dû s’impliquer doublement, car il ne s’agissait pas seulement de conquérir le public francophone. En amont, il faut convaincre les éditeurs de l’original de lui céder les droits et les bailleurs de fonds de soutenir les traductions. Pour ramener des livres de la Suisse alémanique, il faut d’abord faire des kilomètres de train vers Zurich, frapper à beaucoup de portes, se faire connaître des milieux littéraires, siéger dans des conseils et des jurys comme ceux de Pro Helvetia ou de la Collection CH. Marlyse Pietri est ainsi devenue une personnalité de référence en Suisse alémanique, souvent la seule à représenter le monde littéraire romand. Il n’y a jamais eu, dans la même période, une personne et une maison d’édition du domaine allemand qui ait adopté une position analogue, réciproque, envers la  Suisse romande, ce que je dois constater avec regret mais avec d’autant plus d’admiration pour la lauréate.

Mais Marlyse Pietri ne voudrait pas que l’on l’érige en héroïne solitaire, même si sa détermination unique était le moteur énergique de bien des projets collectifs. Pour tous ses efforts, elle s’est entourée de l’équipe petite, mais soudée et efficace des éditions Zoé. Et les auteurs traduits ont profité également de cet engagement. Une relecture et une mise en page soignée, d’importants efforts de publicité et de diffusion ont assuré le succès de ce programme éditorial au profil unique. Dans le domaine alémanique, qui est devenu et resté une spécialité tout particulière des éditions Zoé, Marlyse Pietri a fait paraître, année après année, un nombre important de titres allemands qui dépasse maintenant largement la centaine. Impossible de les nommer ou d’en indiquer un dénominateur commun, si ce n’est leur teneur littéraire. On y trouve évidemment des noms attendus, comme Max Frisch ou Friedrich Dürrenmatt. Grâce aux éditions Zoé, les œuvres de Ludwig Hohl ont rejoint, par le détour des traductions, la ville de Genève où elles ont été crées en grande partie. Dans le catalogue, on trouve des femmes écrivains précurseurs comme Annemarie Schwarzenbach, ou des voix confirmées comme celle d’Erica Pedretti ou de Gertrud Leutenegger. Parmi elles se glissent Lore Berger, étoile filante des lettres alémaniques disparue en 1943 déjà, ou la Bernoise Rosmarie Buri dont l’autobiographie Dumm und dick a connu un succès inattendu pour devenir en 1991 un best-seller en Suisse romande également. S’il y avait une histoire de la littérature en Suisse allemande à la mesure de la monumentale Histoire de la littérature en Suisse romande, également publiée par Zoé, elle pourrait s’orienter quelque peu à la partie allemande du catalogue de Zoé, qui en reflète des sommets et des perles oubliées.

Ces livres doivent une partie importante, mais souvent méconnue de leur succès à leurs traducteurs. Je voudrais d’abord rendre hommage à Gilbert Musy, disparu bien trop tôt. Il n’était pas uniquement le traducteur de Rosemarie Buri, mais d’un nombre d’auteurs phares de Zoé – Isabelle Rüf vous parlera de Robert Walser et de Matthias Zschokke. En 1987, Gilbert Musy a réussi de faire passer le roman singulier du Bernois Beat Sterchi qui portait comme titre le nom de son héroïne, une vache qui finit à l’abattoir : Blösch. Le titre français, tout aussi laconique qu’évocateur, devint La vache – on ne peut pas passer la Sarine sans changer d’accent. Gilbert Musy faisait de la traduction sa passion ; c’est lui qui m’a fait apprendre le premier que traduire est une activité aussi créative qu’exigeante.

On peut dire de même de la regrettée Colette Kowalski que Marlyse Pietri a également associé à ses efforts de passeuse. C’est elle qui a relevé le défi de traduire le roman du jeune auteur du Toggenburg, Peter Weber, Der Wettermacher. On croyait intraduisible cette écriture jouant sur les gammes de la langue allemande avec une virtuosité inimitable. Mais sous la main de la traductrice, ce qui ne peut pas se dire littéralement, se transcrit autrement ; pour restituer par exemple « die Wesen und Aber-Wesen » qui agitent le monde météorologique de Peter Weber, Colette Kowalski a trouvé : « les êtres et des peut-êtres ». Sans Marlyse Pietry, de tels exploits de traduction n’auraient probablement jamais vu le jour. Elle a donné à la traduction littéraire, dans le programme de Zoé, une place de choix et une visibilité propre. Si la traduction littéraire a connu un essor dans la Suisse depuis trente ans, nous le devons en bonne partie à Marlyse Pietri.

Ainsi, la lauréate est une passeuse qui fait passer les passeurs. Et cela bien au-delà de la Suisse. Il ne faut pas seulement que les livres alémaniques arrivent en gare de Genève. Il faut qu’ils rayonnent tout autour et qu’ils repartent plus loin. C’est de ce deuxième volet de ses activités éditoriales que vous parlera Isabelle Rüf maintenant.

 

 

Laudatio

Frau Isabelle Rüf

isabelle ruef

Peter Utz l’a bien dit, nul mieux que Marlyse Pietri n’a œuvré en faveur de la compréhension entre les peuples, en tout cas de ceux qui cohabitent en Suisse, ou du moins entre leurs écrivains et leurs lecteurs. Un témoignage personnel pour commencer : quand j’ai découvert les livres de Nicolas Meienberg, à la fin des années 1970, j’étais une simple lectrice, émerveillée de rencontrer, près de chez moi, un regard qui coïncidait avec celui que nous, ses contemporains, portions alors sur le monde et sur notre pays. Plus tard, alors que je commençais tardivement dans le métier, c’est Gilbert Musy qui m’a révélé ce petit chef d’œuvre, toujours jeune 35 ans plus tard : le Max de Matthias Zschokke. Ils sont nombreux, les auteurs alémaniques que Zoé nous a permis de lire – j’en cite ici quelques-uns qui m’ont marquée par leur originalité : les élucubrations prophétiques de Tim Krohn qui, en 1996, dans Le Cygne écartelé, se demandait combien de temps un foie de porc greffé sur un humain reste du porc, donc comestible, ou devient de l’humain, donc tabou. Ou les deux Meier, à côté du grand Gerhard Meier : E.Y Meyer – pour un beau roman d’hiver gastronomique, On irait pendant les fêtes,  et les subtiles nouvelles d’Helen Meier, Ingrates prairies; ou le mystérieux P.M. avec Tripura Transfer, une utopie parue en 1985. J’en passe, et de nombreux ! Allez voir le catalogue de Zoé, regardez votre bibliothèque, comparez et évoquez vos bonheurs de lecture, vous mesurerez ce que nous devons à l’audace de Marlyse Pietri.

Et pas seulement pour ce qui concerne la langue allemande : du côté de l’italienne, le généreux Alberto Nessi, la troublante Alice Ceresa ; Cla Biert et Oscar Peer, du côté romanche. Et sortons un instant de Suisse et même de la vieille Europe : la collection Ecrits d’ailleurs, dirigée par Regula Locher, nous a ouvert de larges horizons, en direction de l’Afrique et de la Caraïbe. Je ne citerai que Nuruddin Farah, Bessie Head, Ivan Vladislavic. Et encore ces Classiques du monde, collection dirigée par Laure Pécher, qui fait revivre des textes oubliés.

Mais revenons en Suisse :  à la découverte de voix alémaniques nouvelles ou anciennes, Marlyse Pietri a ajouté de la littérature secondaire, des essais qui éclairent des œuvres singulières ou des problématiques suisses plus générales.  Pensez à l’essai de Peter Utz sur Robert Walser, Danser dans les marges, ou à son ouvrage sur la culture de la catastrophe dans la littérature suisse; aux ouvrages de Peter von Matt : Sang d’encre, qui recense les auteurs de notre pays ; puis La Poste du Gothard ou les états d’âme d’une nation, qui analyse nos mythes nationaux; n’oublions pas l’érudition joueuse d’Iso Camartin, grand défenseur des langues mineures, ambassadeur du romanche ; Luzius Keller, traducteur, éditeur et subtil exégète de Proust qui a su éclairer différemment notre vision de la Recherche. Et last but not least,  Marion Graf, traductrice de Robert Walser, qui a illustré dans un bel essai les rapports du couple auteur/traducteur en Suisse et en Europe. J’en profite pour signaler que si Marion Graf n’est pas parmi nous, c’est qu’elle est retenue à Paris pour le Salon de la revue, où elle présente la Revue de Belles Lettres, qu’elle anime avec talent et engagement.

Faire passer la Sarine à toutes ces richesses relevait déjà de l’exploit aventureux. Marlyse Pietri s’y est employée avec sa pugnacité et une rigueur forgée dans une enfance protestante, étayée par une formation d’historienne et une réflexion politique. Grâce à elle, les lecteurs du côté francophone ont découvert beaucoup d’auteurs des autres Suisses. Mais la Suisse romande est petite, vous le savez, son bassin de lecteurs limité, même si les Romands sont réputés bons lecteurs. Il s’agissait aussi de faire passer aux livres, traduits ou écrits en français, la frontière avec la France. Et c’est une autre paire de manches, une tâche que Marlyse Pietri a relevée en remontant les siennes. Elle a pris son bâton de pèlerin pour aller apporter  la bonne parole suisse à l’ouest de Genève. Ce que cela représente d’efforts, de voyages, de relations lentement tissées avec des libraires, avec des critiques littéraires, des animateurs de radio, pour bien le comprendre, il faut faire un retour en arrière vers la fin du siècle dernier. Paris régnait alors sur la production littéraire. Cette situation affectait les petits éditeurs de province qui peinaient à se faire connaître au-delà de leur région. Imaginez alors un éditeur suisse ! L’Age d’homme, certes, jouissait d’une certaine notoriété, mais c’était pour son catalogue slave. Cette situation a un peu évolué. Les éditeurs de province accèdent plus facilement aux médias. Les esprits se sont ouverts à la francophonie. Reste que les frontières sont toujours étanches pour la majorité des éditeurs de Suisse romande, faute de diffusion efficace. Certes, de nombreux auteurs alémaniques ont été publiés en français, chez des éditeurs comme Gallimard ou Fayard – en vrac Adolf Muschg, Peter Bichsel, Urs Widmer, Hugo Loetscher, Eléonore Frey, et il y en a toujours de nouveaux. Mais c’était et c’est toujours par l’entremise de leur éditeur allemand, sans passer par la Suisse. La grande réussite de Marlyse Pietri a été de faire reconnaître Zoé par la France comme un interlocuteur, comme un éditeur dont les livres trouvent leur place dans les médias, au même titre que les éditeurs français, sans que son origine géographique joue un rôle. Ce qui représente de nombreuses années de salons, de festivals, de lectures organisées dans des librairies. Citons par exemple le rapport privilégié avec la librairie Compagnie à Paris, qui a établi un catalogue d’auteurs suisses. Peu à peu, les médias ont eux aussi pris conscience de l’existence de Zoé. Par à-coups, grâce à un enthousiasme momentané, ainsi les deux pages de Libération sur Oscar Peer en 2000. Ou la chronique d’Eric Chevillard à propos des poèmes de Jean-Marc Lovay dans Le Monde, ou encore le portrait de Matthias Zschokke en dernière page de ce même Monde des Livres, à la parution des Courriers de Berlin.

Il reste très difficile de faire passer les auteurs alémaniques en France. Marlyse Pietri a particulièrement réussi dans deux cas : Robert Walser et Matthias Zschokke. C’est là le résultat d’une politique d’auteur, rigoureuse et fidèle. Certes, Robert Walser n’était pas un inconnu en France quand Zoé a entrepris de faire traduire son œuvre. Marthe Robert avait ouvert le chemin et Walser avait déjà son petit cénacle en France. Les quatorze titres publiés par Zoé – essentiellement grâce au magnifique travail de Marion Graf –  donnent la vraie dimension de l’auteur biennois en donnant accès aux petites proses et aux poèmes qui forment l’essence de son œuvre. Parmi ces titres, je retiendrai Le Territoire du crayon, somptueux ouvrage qui présente 77 microgrammes, ces textes à l’écriture minuscule, choisis et présentés par Peter Utz. L’ensemble des titres parus chez Zoé a largement contribué à faire de Walser la référence obligée pour tout auteur de langue française qui veut se donner une légitimité littéraire. Ce corpus a élargi le champ de ses lecteurs, et ce n’est pas fini.

De Walser à Zschokke, le passage est aisé. Le deuxième a reçu le premier prix Walser sur manuscrit pour Max. Ils sont originaires de la même région, il y a certainement des affinités entre eux – l’ironie, la légèreté, le sens du détail. Zschokke est un autre exemple d’une politique d’auteur rigoureuse et fidèle. Avec les traducteurs Gilbert Musy puis Patricia Zurcher et enfin moi-même – Marlyse Pietri soit-elle remerciée à jamais pour avoir assumé ce risque – l’éditrice a suivi l’auteur dans tous les genres qu’il a explorés, avec dix volumes parus : romans, récits de voyage, pièces de théâtre, enfin les mails, comme genre littéraire. Cette fidélité a eu sa récompense en 2009, le 9 novembre, il y a juste huit ans, avec le prix Femina étranger pour son roman, Maurice à la poule. Jusqu’ici, les grands prix littéraires français avaient superbement ignoré les auteurs suisses et surtout les éditeurs. Jacques Chessex avait eu le Goncourt, bien sûr, mais à travers son éditeur français, Grasset. Le Femina de Matthias Zschokke innovait doublement : il distinguait pour la première fois un auteur de langue allemande, tous pays confondus, et cet auteur était publié chez un éditeur non parisien, non français, un éditeur suisse ! Cette reconnaissance de l’existence d’un monde éditorial francophone, en dehors des frontières de l’Hexagone, loin de Paris, était un événement, d’ailleurs jusqu’ici resté unique, le résultat de plus de vingt ans de travail et d’une politique d’auteur bien menée. On comprend donc que Marlyse Pietri, par un geste souverain, ait voulu partager avec cet auteur-là la récompense qui lui est attribuée aujourd’hui. Je me réjouis de la reconnaissance que le jury du prix de la Fondation Brandenberger apporte à l’engagement de Marlyse Pietri. Je m’en réjouis avec tous les auteurs de Zoé, quelle que soit la langue dans laquelle ils écrivent, et avec vous, amis de Marlyse Pietri et lecteurs des livres de Zoé, des origines à nos jours et d’abord avec toi, chère Marlyse. Longue vie à Zoé.

 

 

Ansprache der Preisträgerin

Frau Marlyse Pietry

marlyse pietri

«Mais là où la politique creuse partout des tombes, la littérature rassemble.»


Cette phrase de Peter von Matt , traduite par Lionel Felchlin, illustre à mes yeux l’esprit dans lequel le prix Brandenberger 2017 m’est décerné. La littérature crée des liens entre les lecteurs, séparés par une langue ou par une frontière géographique.

Par la force d’un texte de création, les écrivains rapprochent et ouvrent les esprits, révèlent un univers mental qui nous rend plus riches, en pensées, en visions, en sentiments. Ce travail d’écriture, ardu, dangereux, a besoin d’un éditeur pour être transmis de la manière la plus large possible.

J’ai essayé de conduire ce travail avec amour et détermination sur le long cours, pendant trois décennies et demie. Qu’est-ce qui a sous-tendu ma passion d’éditer pendant ce temps-là ? C’est ce que je vais essayer de dire.

*

Ce prix, en premier lieu, je le dédie à Maxime Pietri, avec qui j’ai vécu pendant quarante-huit années pendant lesquelles j’ai toujours pu compter sur sa confiance et son soutien absolus.
Maxime Pietri savait ce que créer voulait dire : oser se lancer, laisser l’imagination s’envoler, ensuite travailler le sujet sans entraves.
Quant à la langue, il était extrêmement exigeant, depuis toujours mais en écrivant et en publiant, il l’est devenu davantage encore.

Il m’a mise sur la voie de la lecture de Cervantes. Nous avons alors eu en commun un amour sans borne pour Don Quichotte, qui nous faisait rire aux larmes : Don Quichotte qui déclame des discours sublimes inspirés par ses lectures, mais qui procède tout à l’envers du bon sens dès qu’il se lance dans l’action. A ses côtés son fidèle et courageux compagnon Sancho Panza discourt d’une manière si terre à terre qu’on s’ennuie ferme, mais dans l’action il voit juste et sauve ce qui peut l’être après les dégâts engendrés par les hautes pensées de Don Quichotte. L’exemple même de l’idéalisme qui conduit à la folie et du réalisme qui ne réussit guère à en réparer les blessures. Ou, comme le dit Peter von Matt : «c’est l’éternel provocation du roman de Cervantès que la focalisation de l’être humain sur un idéal suprême puisse être un état de folie grotesque.»
Idéalisme, exagération et folie sont certainement les dangers qui guettent les écrivains et plus généralement ceux qui osent créer.

Autre exemple de l’influence littéraire bénéfique de Maxime Pietri, sa passion pour Flaubert et ses Trois contes, en particulier La Légende de Saint Julien l’Hospitalier qui se termine ainsi

«Et voilà l’histoire de saint Julien l’Hospitalier, telle à peu près qu’on la trouve, sur un vitrail d’église, dans mon pays.»

Une phrase toute simple, mais qui paradoxalement rend l’histoire visible pour toujours : Julien tue à tour de bras des centaines d’animaux, finit par occire père et mère involontairement, après quoi il fuit et devient un pauvre passeur sur un fleuve dangereux, où il trouve sa rédemption.  

*

Flaubert me rapproche de l’histoire de Zoé. Le premier roman d’un écrivain alémanique publié par Zoé, L’Île des morts de Gerhard Meier, traduit par Anne Lavanchy, commence par cette citation de Flaubert : «Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien.»

Gerhard Meier est une figure à part des lettres suisses de langue allemande, un homme qui a quitté sa profession à l’âge de 54 ans pour se consacrer à l’écriture. Peter Handke lui avait offert la moitié de son Prix Kafka en 1979. Il vivait hors du monde à Niederbipp, avec pour idoles Flaubert et Tolstoï. L’Île des morts inaugurait une trilogie dont l’intrique se résume à peu de choses : deux amis se promènent en conversant. Il ne s’agit ni d’une joute verbale ni d’un dialogue socratique mais d’un échange entre l’homme du regard et le contemplatif. Gerhard Meier est le grand écrivain de la conversation ininterrompue entre deux amis.
Ce livre nous avait été recommandé par Elsbeth Pulver, de Berne, notre conseillère, notre mère élective en littérature. Elle présidait alors le groupe Littérature et sciences humaines de Pro Helvetia et siégeait dans la Collection CH.  Son regard captait l’esprit d’une œuvre de manière sûre, sans équivoque possible.
Gerhard Meier n’était pas engagé dans les débats du temps présent ni porté aux discours, mais d’une présence irrésistible, qui a pu être appréciée ici à Genève.

Zoé avait publié son premier écrivain alémanique bien avant Gerhard Meier : Niklaus Meienberg, un personnage imposant, fou de moto, de vitesse, de langue française, qui habitait plus souvent à Paris qu’à Zurich ou à Saint-Gall sa ville d’origine. Sa voix était tonitruante, son verbe accusateur. Il s’était fixé comme objectif d’écrire dans la presse des reportages précis mais critiques sur les aspects peu connus de la vie en Suisse, dans le style d’une peinture flamande, ombre et lumière contrastés au maximum.

Sa force était sa passion de l’écriture polémique mais ç’aurait été une force vide de sens s’il n’avait eu une deuxième passion : la défense des petits contre l’arrogance des gros. L’histoire de ceux qui se font condamner pour l’exemple alors qu’ils sont des faibles le mettait en fureur. C’est Michèle Fleury, une des participantes au quatuor Zoé de ces années-là, auquel participaient Arlette Avidor et Sabina Engel, qui nous a signalé le livre de Meienberg, Reportages en Suisse. L’Exécution du traître à la partie Ernst S. Paru chez Zoé en janvier 1977, traduit par Philippe Schwed et Luc Weibel, il fut une révélation médiatique en Suisse romande. Tous les journaux, de droite à gauche, y ont contribué, la radio, la télévision. Ce fut un succès total, la première édition fut épuisée en deux mois.

Meienberg a puissamment rapproché la Suisse alémanique des Romands. Ses attaches parisiennes, sa bonne connaissance du français y ont contribué. Les rédactions et le public l’ont suivi livre après livre. Le dernier, Zunder, traduit en français par Ursula Gaillard sous le titre Le Feu aux poudres, inclut un reportage où Meienberg raconte comment il fut tabassé sur le trottoir, quasiment devant chez lui à Zurich. Ce texte est un chef-d’œuvre d’humour froid mené par la puissance verbale de Meienberg. Il parle de son corps à la troisième personne : «Le mien déambulait le 11 septembre 1992, près de la gare d’Oerlikon, en direction de la Eisfeldstrasse, un quart d’heure après minuit environ, flânait paisiblement parce qu’il se sentait grand et fort, un organisme sans peur. Ce mètre quatre-vingt-dix, il ne lui était encore jamais rien arrivé à Zurich-Oerlikon, ni ailleurs à Zurich.» Là il est mis KO par deux individus, sans un mot. Des professionnels probablement, qui n’ont jamais été retrouvés.
Meienberg a encore écrit après cette agression. Mais il s’est retiré de plus en plus du monde, choqué non seulement par ce qui lui était arrivé mais par ce qui arrivait au monde, par exemple les suites de la guerre Irak-Koweit. Il s’est enlevé la vie le 22 septembre 1993.

Une vérité m’est alors apparue clairement : l’écrivain donne au monde ce qu’il a de plus secret, il se met en danger. Le cadeau qu’il nous fait, par son écriture, vient d’un lieu fragile.

Dans cet ordre d’idée, je tiens à évoquer ici un écrivain très aimé, Adrien Pasquali, un émigré de deuxième génération, devenu enseignant à l’Université, qui s’est enlevé la vie à l’âge de 41 ans, le 25 mars 1999, immédiatement après la publication de son plus beau récit, Le Pain de silence, que vous devez tous lire. Il raconte une enfance dans une famille émigrée d’Italie en Valais, où la pire humiliation est le manque de paroles, d’échanges, de recours à la langue, parce qu’on ne possède pas la langue.

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Cette fragilité de l’écrivain se percevait sous une tout autre forme dans l’oeuvre de Robert Walser, qui a joué un si grand rôle dans les éditions Zoé. La fragilité n’était pas un symptôme enfoui en lui mais il la mettait en scène, ce qui nous touche intensément à la lecture de chacun de ses textes.
Zoé a pu accomplir un large travail d’extension des traductions de Walser. Grâce à l’accompagnement de Peter Utz, spécialiste de cette oeuvre depuis son adolescence, grâce à Marion Graf pour la traduction, nous avons publié des petites proses, des poèmes, des lettres, des pièces de théâtre, des histoires accompagnant des peintures, bref tout ce qui manquait alors, dans les années 90. Un grand éditeur français avait traduit les romans de Walser, mais sans aller plus loin. Aujourd’hui où l’oeuvre de Walser est immensément appréciée en France, où elle est immédiatement associée à des noms comme Kafka, Musil, Walter Benjamin, l’œuvre éditoriale conduite ici a pu construire des ponts, avec les libraires, la critique, tous ceux qui aiment la littérature de toujours, celle qui restera une référence dans le futur.

Point culminant de ce parcours : ici à Genève la Fondation Martin Bodmer a exposé les microgrammes de Robert Walser, ces petits papiers fragiles de formes multiples sur lesquels Walser a longtemps écrit, des dos d’enveloppes, des marges de journaux, par exemple. Cette exposition, très réussie grâce à la commissaire d’exposition Elisabeth Macheret, a déplacé en automne 2006 beaucoup de monde de Paris à Cologny, et même de Berne où l’on était étonné que Genève en fasse autant pour Walser, leur écrivain.

En terminant ces quelques mots sur Walser, je recommande un petit livre qui intéressera tout le monde, les germanophones, les francophones, et les bilingues, ceux qui aiment les gravures des années 1900 : un recueil de poèmes qui a pour titre Au bureau. Poèmes de 1909, avec l’allemand sur la page de gauche, la traduction française de Marion Graf sur celle de droite, accompagnés des eaux-fortes de Karl Walser le frère de Robert, qui les avait conçues spécialement pour cette édition. Il est exemplaire de l’œuvre à venir, de la posture préférée de Walser, commis de bureau, là d’où on peut observer le chef en s’ennuyant, exemplaire de son rapport à la nature qui toujours l’inspire, de la langueur et de la fatigue dont il se délecte, de son impression que le manque est son destin.

Est-ce que Walser a rapproché des lecteurs épars dans toutes sortes de pays, de langues ? Oui, il a inspiré beaucoup d’écrivains. Quand nous avons mis sur pied le lancement d’un de ses titres à Paris, au Centre National du Livre, un romancier espagnol a tenu à y participer, le Barcelonais Enrique Vila-Matas, qui a beaucoup écrit sur Walser dont il a fait son modèle. Mettre toutes ces rencontres en mouvement a donné aux éditions Zoé une sérieuse réputation en France. Mais je l’ai construite surtout parce que, accompagnée par Peter Utz et Marion Graf, j’étais convaincue que Robert Walser était pour nous, lecteurs, un inspirateur vital.

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Le Prix J. E. Brandenberger est d’une générosité telle que je devais le partager. Je donne ainsi la moitié de mon prix à Matthias Zschokke, publié par Zoé depuis trente ans exactement. Il est en soi un lien entre Berlin où il habite, les cantons de Berne et d’Argovie dont il est originaire, la Suisse romande où il vient souvent, Paris où il s’est fait connaître et Venise sur laquelle il a superbement écrit.

Sur son talent littéraire, je cite la phrase clé écrite sur lui : «Zschokke nous tient en haleine avec presque rien… Il raconte avec tant d’obstination et de dissimulation que l’on pense tantôt à Beckett, tantôt à Robert Walser», mots de Béatrice von Matt dans la NZZ.
Matthias Zschokke est arrivé chez Zoé par la Collection CH, un lieu où la traduction littéraire d’une langue suisse dans une autre était fortement encadrée. Les recommandations formulées par Elsbeth Pulver et Heinz Schafroth dans les années 80 donnaient une envie folle d’éditer, de participer au rayonnement des textes, ce à quoi nous n’avons pas résisté. Une proche, Marguerite Freiburghaus, lisait pour moi tous les livres et m’en parlait avec une simplicité convaincante, avec la clarté d’esprit et les mots choisis d’une grande lectrice qui voulait transmettre au plus près de ses sentiments. Je me souviens parfaitement comment elle m’a parlé de Max, le premier roman de Matthias Zschokke. Elle évoquait «la nouvelle intériorité» qui traversait le roman comme s’il s’agissait d’un secret gourmand, cette nouvelle intériorité qui contrastait avec le goût de l’époque pour les grands débats idéologiques. Comme un personnage de Walser, Max n’est sûr de rien. Il retourne les visions figées du monde en une seconde.
La traduction du roman Max de Matthias Zschokke est un chef-d’œuvre du genre grâce à Gilbert Musy, un des meilleurs traducteurs de l’allemand qu’ait eu la Suisse romande, qui s’en est allé beaucoup trop tôt, à l’âge de 54 ans. Il était devenu un de nos proches, un proche aussi de Zschokke dont il a traduit le théâtre. Tous les projets les plus difficiles étaient possibles avec Gilbert Musy comme traducteur, il ne s’engageait que quand il aimait totalement un texte. Homme de théâtre, écrivain lui-même, il mettait l’essentiel de son talent au service des autres.

Matthias Zschokke est beaucoup venu en Suisse romande depuis Berlin dès la publication de son premier roman Max. Il a confié la traduction française de tous ses livres à Zoé, après la mort de Gilbert Musy avec une nouvelle traductrice Patricia Zurcher, et aujourd’hui Isabelle Rüf.
En automne 2009, un miracle s’est produit à Paris : le roman de Zschokke Maurice à la poule a reçu le Prix Femina étranger, ce qui ne s’était jamais produit pour une œuvre littéraire de langue allemande. Jamais non plus un des grands prix d’automne français n’avait été décerné à une maison qui ne résidait pas en France, et cela n’a pas non plus été le cas depuis 2009. Les dames du jury du Prix Femina ont pris feu pour la prose de Zschokke, pour son Maurice à la poule qui réunissait trois qualités rarement réunies: humour, mélancolie et dérision. Elles aimaient ses personnages qui vont de-ci de-là dans un quartier nord de Berlin, des êtres observés avec une certaine distance et pour lesquels Zchokke a une grande tendresse.
Depuis tous ses titres sont particulièrement remarqués, aimés, suivis, en Suisse romande et en France, L’Homme qui avait deux yeux, Courriers de Berlin, Trois saisons à Venise.

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Nous avons porté les livres Zoé en France comme les sherpas portent leur charge, sur la longue durée du chemin. La France n’était pas un lieu qui avait besoin de nous il y a 20 ou 30 ans. Elle est aujourd’hui plus demandeuse, plus heureuse et affirmée dans son désir d’ouverture.
Le plus dur a été de trouver un diffuseur, un vrai professionnel, en France. Tout l’avenir de la maison s’est joué là, début des années 90. Nous voulions que nos livres passent la frontière. La maison Harmonia Mundi nous a finalement acceptés. Ni le pdg ni le directeur du secteur livre ne croyaient à notre chiffre d’affaires immédiat, mais ils croyaient à un projet de petit éditeur engagé. Ces dirigeants travaillaient avec des personnes davantage qu’avec des structures, dans un milieu alors très conventionnel et un peu snob. Ils étaient stimulants, par leurs exigences et leur attention envers notre manière de défendre des écrivains, des livres.
Ce qui a compté, ce sont les liens personnels fondés sur l’amour de la littérature, et un engagement acharné à sillonner la France, avec écrivains et traducteurs.

Pour ce qui est de notre programme alémanique, il y a eu des résultats inouïs : par exemple, en 2010, une libraire de Paris a pris sur elle de faire établir la bibliographie exhaustive de tous les titres de langue allemande écrits par des Suisses et traduits en français. Tous. Une bibliographie nommée «Les écrivains suisses d’expression allemande», mise à disposition encore aujourd’hui sur le site de la Librairie Compagnie, en face de la Sorbonne, dirigée depuis plus deux décennies par Josette Vial. Pro Helvetia même a pu bénéficier de cet outil, venant comme un cadeau pour la littérature de Suisse alémanique.    

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 Le rapprochement entre des régions linguistiques de Suisse, l’accès à la France, ces liens ont été étendus aux autres continents dès 1992, dès que les livres ont été diffusés hors de Suisse. Zoé a lancé deux collections d’écrivains du monde, choisis parce qu’il ont une double origine culturelle, par exemple un Somalien qui écrit en anglais. Regula Locher, une Suisse alémanique qui a enseigné l’anglais à Genève, a repéré les textes à traduire grâce à ses vastes connaissances de cette littérature, elle le fait encore aujourd’hui. Ainsi sont nées et continuent à vivre les collections Littératures d’émergence et Ecrits d’ailleurs.

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Ces Suisses qui sont attirés par le monde et les rapprochements géographiques, dont nous nous sentons proches, Nicolas Bouvier a su raconter leurs pérégrinations.
Je termine ainsi par lui ces quelques évocations d’écrivains qui ont marqué les éditions Zoé, qui ont marqué mon parcours de lectrice. Son œuvre principale, L’Usage du monde, était déjà éditée quand Zoé est née. Mais nous avons eu la chance de publier ses histoires illustrées, sa correspondance, ses poèmes, Le Dehors et le Dedans, qui nous inspirent de façon continue, que ce soit par le murmure d’un vers

Pourquoi
Nous ne comprenons la simplicité que quand le cœur se brise

ou par les impressions qu’ils ont ancrées en nous, plus vraies que la réalité, plus fortes que la raison.
Un merci chaleureux à Eliane Bouvier qui nous a fait confiance pour une entreprise risquée, publier la correspondance entre Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, les deux co-auteurs de L’Usage du monde, des lettres qui donnent aux écrivains lecteurs de Bouvier du courage pour leur propre œuvre, et à tous les lecteurs le récit vivant d’une amitié fidèle entre deux jeunes qui veulent découvrir le monde et le recréer.

La connaissance de l’œuvre de Nicolas Bouvier fait un bond en France en ce moment : L’Usage du monde est proposé au Concours d’agrégation de 2018, des centaines de professeurs et des milliers d’élèves le lisent. Or ce texte, à nos yeux, raconte ce qui nous conduit vers l’ailleurs, à travers soi.
Un jour L’Usage du monde fera partie de cette littérature créée en Europe qui rassemble, qui inspire d’un bout à l’autre du continent, et dans le monde entier.

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Avoir pu vivre avec les livres, pour les livres, dans les livres, a été d’une beauté et d’une difficulté inimaginables. Je dis ma gratitude à tous les écrivains publiés par Zoé. J’ai un souvenir particulièrement ému de la lecture du premier roman d’Ivan Farron, Un après-midi avec Wackernagel, de celui de Catherine Lovey L’Homme interdit, de l’instant où Rose-Marie Pagnard a accepté, après 20 ans d’écriture, de rejoindre Zoé. Que tous les écrivains publiés par Zoé, et je les ai tous aimés, me signifient leur bienveillance en me pardonnant de ne pas nommer chacun.

Je remercie les traducteurs, les collaborateurs anciens et récents, tous ceux qui ont aidé Zoé financièrement, que ce soit la Ville de Genève, le Canton, Pro Helvetia, ou des fondations privées.

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L’édition est un métier où le matériel et l’immatériel se mêlent constamment. Or chacun de ces domaines doit rester strictement dans son couloir si on veut éviter le danger permanent de la perte du sens.

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Un grand salut amical à Caroline Coutau qui aujourd’hui dirige Zoé.

Un chaleureux merci à Peter Utz, à Isabelle Rüf,
au jury de la Fondation Dr J. E. Brandenberger : il me permet d’entreprendre quelques actions, et de mieux cerner l’histoire d’un passé dans et pour les textes.

 

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